Mirage

Le ciel, d’un noir d’encre par cette nuit sans lune
Emprisonnait ma tête de son étau de brume
Je me sentais fièvreuse comme prise d’un mauvais rhume
Tout mon être opressé criait à l’infortune
Ce soir, je t’ai créé, comme on façonne un rêve
Des ligne souples de ton corps voulues sauvages
A celles plus pures mais affirmées de ton visage
Un front très haut, des yeux perçants, et puis tes lèvres
Douces
J’ai plissé des ridules au creux de tes paupières
Ajusté sur ta bouche l’ombre d’un pli amer
Puis laissé mon scalpel sur ton torse imparfait
Modeler des reliefs que ma main carressait,
Tendre
Des éclairs purs d’argent ont brillé sur ta peau
Le sang ne coulait pas; tu étais souple et chaud
De ces chaleurs troublantes prémisces d’abandons
Ton grand corps étendu appelait la passion
Dur
Un voile obscurcissait mes yeux et mes pensées
La rage froide de l’artiste qui voudrait voir bouger
l’une de ses plus belles oeuvres pourtant bien condamnée
Comme les autres à gésir, dans sa pleine nudité
Molle
Dans le ciel les étoiles éclairaient ton visage
Et l’ombre de tes cils retombait sur tes joues
En cet instant suprême je ne me sentais guère sage
Pour te rendre à la vie j’eus tenté le plus fou
Les pâles lueurs de l’aube pointaient à l’horizon
Les contours de ton corps s’éthéraient peu à peu
Cette attente dans mes veines distillait son poison
Au contact de tes lèvres toute ma chair a pris feu
Juste le temps d’un frisson, tes bras m’emprisonnaient
Serrés si étroitement que nous ne faisions qu’un
Mon appétit semblait n’égaler que ta faim
En cette nuit magique plus rien ne m’étonnait
Tes yeux pailletés d’or semblaient rire de mes peurs
M’as-tu parlé je ne sais mais ton corps éloquent
Vibrait sous mes carresses comme une corde au vent
Le temps qui nous touchait redoublait ces ardeurs
Nous conjurions l’ultime par des étreintes hâtives
Parce que nous nous n’étions qu’un et qu’il fallait qu’on vive
Je chassais le soleil venu nous faire ombrage
Reniant l’astre père qui mangeait ton visage
Toi seul me suffisais ô prince des ténèbres
Il me fallait ta peau non plus cette vie funèbre
Sans ta bouche assoiffée l’existence serait vaine
Perdue dans un monde d’hommes où le mot d’ordre est haine.
Muette j’ai vu tes formes peu à peu s’estomper
Ta couleur se confondre dans les rayons dorés
Et dans la lumière crue qui t’arrachait à moi
T’entendis sursurer d’un timbre, perçu sans joie
Comme dans un dernier souffle qui sentait l’agonie:
“Ne maudis pas le jour qui te ramène la vie
Sois sure, je reviendrai et renaîtra cette nuit
Quant à mon souvenir ne t’y attarde pas
Lorsque tu seras vieille, noyée dans ton ennui
Je serai là le soir où la mort t’emportera”
Et tes yeux pétillants se sont fondus en brume
Mes mains n’étraignaient plus qu’un oreiller de plume
De larmes j’ai arrosé les vestiges de mon âme
Et, pleurant cette nuit qui m’avait vue naitre femme
J’ai juré de t’attendre au crépuscule des rêves,
De chasser de mon ciel tout importun nuage
De sourire à la vie jusqu’à ce qu’un coup m’achève
Ce matin j’ai compris que je t’aimais, mirage